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Détroit de Torrès: de la Mer de Corail à la Mer d'Arafura

Updated: Jul 20, 2019

Samedi 15 juin 2019

Le Vanuatu est loin derrière la ligne d'horizon et la loi du grand large a repris ses droits. Nous voilà de nouveau au centre de ce grand disque bleu, vallonné de montagnes d'eau et moutonné de blanc, qui nous sert de monde pendant quelques jours. Il n'est pas si grand, on en distingue très clairement les extrémités et la rotondité. C'est quelque chose que je trouve tout à fait étonnant: on pourrait penser que l'océan se prolonge à perte de vue, dans une impression d'infinité. Dans mon ressenti du moins, il n'en est rien. C'est seulement notre éternelle position au centre du disque visiblement fini qui appelle l'idée d'infini. L'impression jouissive d'être paisiblement seuls au monde ne peut se comprendre qu'ici, bercé inlassablement par les infatigables masses d'eau.



À 3h dans la nuit, nous sommes aux aguets sur le pont, extirpés du doux rêves de solitude pleine par un énorme chaloupier. Le bateau de pêche éclaire la nuit de la lumière blafarde de ses colossaux phares de proue, ne laissant aucune chance aux bancs de poissons qui viennent se jeter dans les immenses filets qu'il traîne. Il passe une première fois devant nous à 3 miles, puis change de direction pour repasser à 1 mile et demi. Ne suivant que son appétit de chair poissonneuse, il se fiche totalement du gringalet Free Bird et des appels radio que nous lui lançons, ne semblant pas même nous remarquer. Il approche dangereusement à moins d'un mile et nous sommes forcés d'empanner -c'est à dire, virer de bord en faisant passer le vent par l'arrière; avant que le géant ne nous confonde avec les poissons et ne nous attrape. Nous ne faisons pas le poids.


Dimanche 16 juin 2019

Nous avons parcouru 190 miles à la surface dans les premières 24 heures, puis 187 miles dans les 24 suivantes. Mais dans la bonne direction, nous avons avancé de 161 miles le premier jour et de 155 miles le second.

Depuis 2 jours, le vent d'Est-Sud-Est nous interdit de caper au plus court, car nous placerions alors le vent droit derrière nous. Avec la configuration de voilure exigée par le souffle soutenu, cette allure n'est pas tenable. Nous devons donc effectuer plusieurs bords pour avancer. Celui bâbord amure nous autorise à progresser plus efficacement dans la bonne direction, quant tribord amure nous recentre vers la trajectoire optimale en espérant un léger changement de l'angle du vent.

Notre progression utile -c'est à dire, dans le sens du point objectif final; correspond en quelques sortes à la distance effective entre les 2 bouts d'une corde en lacets, tandis que la distance parcourue à la surface est la longueur de la corde une fois tendue -à la dérive marine près...


Dans ce jeu, une adaptation constante du cap au vent et un réglage des voiles millimétré sont primordials pour gagner. Il faut abattre -c'est à dire, descendre au vent; autant que possible afin de minimiser la distance surface, tout en stabilisant le cap et conservant une vitesse élevée.

Un peu trop abattu et le solent se met à battre, premier signe qu'un empannage sauvage non souhaité se prépare. Au contraire, lorsqu'une vague dévie la proue de Free Bird vers le vent, elle s'emballe et demande à remonter vers ce souffle plus pointu. Free Bird est une téméraire qui aime la vitesse et le vent au prêt, qu'il faut savoir tempérer. Comme un jeune étalon, talentueux mais impétueux, qui désire partir au galop pour rompre l'ennuyeux trot et à qui il faut tenir le renne et le mord serré.


À 15h, après 52 heures de voiles, l'horizon bleu est brisé par Rennell. L'île la plus au sud de l'archipel des Salomons se trouve sur notre route directe vers la Papouasie.

Plate et couverte d'une épaisse forêt au dessus de ses falaises, elle ressemble à s'y méprendre aux maudites îles Torrès. On ne nous la fera pas deux fois.

Le temps d'une soirée et d'un coucher de soleil, on s'offre une navigation côtière dans les Salomons. À 3 miles seulement de la rive, voilà une étonnante pause dans la douce monotonie d'une traversée.


Mercredi 19 juin 2019

Les oiseaux de la Mer de Corail sont différents de ceux du grand Pacifique sud. Ici, je ne vois plus les becs bleus des fous et j'aperçois seulement quelques pétrels, reconnaissables entre mille de par la grâce et la rapidité de leur vol planné.

Au dessus des eaux de coraux, les rois des airs sont les frégates du Pacifique. Ces grands oiseaux noirs arborant une tache blanche au poitrail migrent en groupe dans une lente dérive. Leurs très larges ailes écrivent un W dans le ciel et se creusent en voute, si bien qu'ils se contentent de contrôler le vent en planant doucement, tel un parapente, ne battant jamais des ailes. Leur longue et fine queue caractéristique rappelle celle d'une raie manta.

Hier matin, une première équipe de 5 raies des airs est passée juste au dessus du mat sans s'attarder, suivie un peu plus tard d'un groupe étau de 3. Dans l'après-midi, un ami ailé semblant appartenir à une sous-espèce différente de raie des airs est lui venu jouer dans la voile. Plus petit, blanc, mais de même forme et attitude avec ses ailes gonflées et sa queue en gouvernail. De longues plumes grises décorent la chute de ses ailes en simple artifice. Capturé dans la boîte à image également, toi qui es sans doute réellement une sorte de phaéton.


Au ras de l'eau, de minuscules acrobates plumés viennent eux concurrencer les poissons volants. Ils sont de la taille d'un moineau et leur petitesse les fait paraître ridiculement inadaptés à l'océan. J'ai d'ailleurs d'abord cru à un oiseau de terre égaré, avant de constater leur présence par dizaine ainsi que leurs remarquables aptitudes au vol. Ce sont les voltigeurs de la bande. Avec leurs fières ailes droites, ils planent à toute allure à la surface, virent et vrillent pour tourner, et peuvent ainsi basculer à tout instant dans une direction inattendue. Ils ricochent parfois au sommet d'une vague en touchant l'eau et donnent seulement alors quelques battements d'ailes pour repartir en flèche.


La fresque est pour l'instant conclue par les fous bruns, mes nouveaux préférés ! Vexés que je ne les ai pas remarqués avant, deux viennent s'assurer que je les cite en tournant 20 minutes autour de nous, manquant de foncer dans le solent à plusieurs reprises à vouloir se montrer de trop près.

Ces amusants voleurs doivent eux battre des ailes à un rythme régulier pour supporter le poids de leur léger embonpoint blanc. Leur bec blanc immaculé forme un large cône qui dénote avec leur tête et dos noirs, leur donnant un faux air de Pierrot, le sérieux clown blanc. Merci du tour de piste les artistes !


Tous ces oiseaux sont en quelque sorte les étoiles de la journée, nous divertissant de la même manière par leur grande ronde dans le ciel.


Dimanche 23 juin 2019

Temps de tempête à l'approche de la Papouasie. Cela fait 3 jours que le vent a violemment forcit. Dans les rafales, on touche les bourrasques les plus fortes que j'ai connu depuis mon départ. Le record est enregistré hier à 44 nœuds. Par moment, le souffle s'arrête le temps de cinq minutes, nous laissant à l'arrêt, trimballés par les vagues. Puis il repart, aussi fort, parfois d'un angle différent. La mer aussi semble un peu perdue, nous envoyant des lames verticales jusque 3 mètres de l'est et du sud. Je ne l'avais jamais vue aussi hachée.

Impossible de rester au sec sur le pont, avec la pluie continue et les paquets d'eau qui brisent sur la coque et nous arrosent jusque dans le cockpit.

À la fin des gardes particulièrement attentives, difficile de trouver le sommeil tant nous sommes ballotés et tellement le bruit est assourdissant à l'intérieur. L'humidité épaisse et salée s'est également emparée du bateau, donnant une inconfortable impression de moiteur jusqu'aux draps de mon lit.


En forcissant, le vent a tourné plus au sud, nous autorisant à contourner et longer l'archipel des Louisades sur un seul bord. Par ce temps, s'aventurer au milieu de ces récifs coralliens serait de l'inconscience. Nous avons donc abandonné l'idée et continué directement vers Port Moresby.


Alors que nous longeons la côte de la grande terre depuis 2 jours, nous n'avons toujours pas pu apercevoir les montagnes Papous derrière l'horizon gris.

Après une dernière nuit exténuante sous des trombes d'eaux, les balises lumineuses de Port Moresby percent enfin l'atmosphère laiteuse du petit matin. On débarque en trombe dans la baie, poussés par la houle, à 8 nœuds malgré nos 3 ris pris à la grand-voile et au solent. On traverse la passe de la Grande Barrière Effondrée et on abandonne la déchaînée Mer de Corail pour quelques jours.


Lundi 1 juillet 2019 _ Port Moresby - Papouasie Nouvelle Guinée

Port Moresby ne se compare en rien à sa toute petite sœur vanuate Port Vila. Ici, la ville géante empiète sur les collines à perte de vue, gagnant petit à petit du terrain sur la forêt primaire.

Les montagnes jadis vertes ont été tondues et parfois déblayée d'une couche de leur sol, pour construire des terres pleins prolongeant les rives sur la mer. C'est sur l'un d'eux que notre Marina se trouve.

Depuis le port, le contraste ne pourrait être plus saisissant: d'un côté, les buildings sans personnalité du nouveau centre-ville; de l'autre, les traditionnelles maisons sur pilotis au-dessus de l'eau, restes presque devenus anachroniques de ce que fut le petit village originel.


À Moresby, comme dans beaucoup de métropoles du Sud, le capitalisme sauvage n'a apporté dans ses valises que ses vices. Les business sont contrôlés par des investisseurs australiens et chinois qui, se privant bien de redistribuer les richesses, ne laissent que des miettes à la population locale.

Sur les avenues sales et mal entretenues de la pieuvre, les inégalités et la pauvreté sont frappantes. Des petits marchés s'organisent à même les trottoirs poussiéreux, des taudis peuplent les coins de rue, non loin de grandes villas grillagées et sécurisées par des gardes armés.

Car comme dans toute ville à la population exacerbée par tant d'inégalités, la criminalité est très forte dans la capitale. Elle est en fait considérée comme une des villes les plus dangereuses au monde, et on nous a clairement fait comprendre que se balader ici à pied constitue pour nous un moyen sûr de réduire drastiquement notre espérance de vie. Derrière les vitres de nos taxis et durant les très courtes marches, on ne reconnaît rien de la riche et généreuse culture mélanésienne, agenouillée et réduite en lambeaux sans vergogne par la machine occidentale.


Nous sommes enfermés dans la prison à ciel ouvert que constitue la marina. La seule différence est qu'au lieu de nous empêcher de sortir, les sympathiques gardes veillent à ce que personne ne rentre.

Elle est tristement habitée par de gros bateaux à moteurs, exhibant presque tous le pavillon australien. La consommation hallucinante de ces engins de plaisance atteint facilement les 100 litres de diesel par heure en vitesse de croisière; soit, pour une petite promenade de 4 heures, l'équivalent carbone de 6 aller-retours Paris-Marseille en voiture. L'indécence porte un visage.

Heureusement, les voiliers de quelques autres tour du mondistes sont également perdus au milieu de ces voraces. On partage des bières avec Paulien et Rene, nos amis hollandais du magnifique Bounty, qui suit la même route que Free Bird depuis Luganville; Charlie et Jenny de Lady, couple d'Oklahoma déjà rencontrés à Port Vila, tout comme l'italien de la bande Aldo di Lupo; le Yankee Tim du pourtant lent Intrepid; enfin, Warren d'Eliana et son équipage français: Anne-Laure et Adrien... 2 jeunes ingénieurs diplômés, partis d'Opua en Nouvelle-Zélande début mai avec pour objectif: rentrer en France sans avion !


La pluie qui nous a accompagnés jusqu'à Port Moresby semble ne jamais vouloir s'arrêter et nous attendons impuissants la fin du déluge papou. Pourtant, nous sommes au cœur de la saison sèche qui s'étend ici de fin mars à début décembre. De mémoire d'ancien, on n'avait jamais vu de réelles pluies au mois de juin. Au même moment, j'entends qu'une canicule sans précédent en ce mois assèche l'Europe de l'autre côté du globe.

Tout va bien. Continuons d'accélérer face au mur qui se présente.


Ce lundi 1er Juillet, la bonne météo se présente enfin et nous sommes 3 voiliers à fuir vers l'Indonésie: Eliana, The Bounty et Free Bird.

Je me promets de revenir un jour en Papouasie Nouvelle-Guinée pour en voir le vrai visage, que je n'ai pas pu découvrir dans cette simple escale, loin de la défigurée Port Moresby.


Mardi 2 et Mercredi 3 juillet 2019

On approche doucement du détroit de Torrès. Un nom mythique de la voile, qui éveille chez tout marin rêveries et désirs, mais également la méfiance de celui qui frappe finalement à sa porte.

Entre le cap York, oreille dressée de l'Australie, et le Sud de la Papouasie, le détroit marqué la limite entre la Mer de Corail et la Mer d'Arafura. Plus largement, il est la jonction des eaux du Pacifique et de celles de l'indien. Cette symbolique et le slalom qu'il oblige, dans des eaux peu profondes, entre les innombrables îlots et récifs coralliens, ont forgé sa légende et de nombreux récits.


Mardi à 18h commence le mien, et avec les 24 heures les plus épiques de ma très jeune vie de matelot.

Forcément, cette histoire doit débuter avec des oiseaux. On va finir par croire que je fabule. Pourtant, tout est vrai.

Une sorte nouvelle de fou varié s'amuse avec nous au soleil couchant. Mais cette fois, il vient petit à petit de plus en plus proche. 20 mètres. 10 mètres. 3 mètres... Tout naturellement, il ralentit son vol, s'amortit de grands battements d'ailes et vient atterrir sur la poupe de l'amie Free Bird. Il nous offre son entière confiance. Au milieu de l'océan, l'imprudent n'a pas appris à se méfier de la cruauté de l'Homme, et c'est ainsi pour notre plus grand bonheur qu'il se mêle insouciamment à nous et nous laisse admirer son plumage bâtard et son maquillage bleu aux yeux.


En 5 minutes, le précurseur donne des idées à toute la flotte aérienne du golfe de Papouasie. Les corneilles -qui s'étaient jusque-là bien cachées; déboulent par dizaines autour de nous et semblent découvrir avec joie cette nouvelle aire de repos, qui permet d'avancer les ailes au chaud.

Sur le pont, sur la main courante, sur les dérives. Puis sur les panneaux solaires, sur les barres de flèche... Nous voilà envahis et promus dans le crépuscule en navire officiel des oiseaux de la Mer de Corail. Le Free Bird Express est en route vers l'Arafura.


Je me souviens de Moitessier, qui racontait les corneilles qui l'avaient accompagné dans l'Océan Indien, qui s'étaient approchées tout doucement de Joshua -son navire d'alors; dans le calme plat, jusqu'à venir lui manger dans la main à la poupe du bateau après plusieurs jours.

C'était donc vrai. On arrive aux portes de l'indien et ses corneilles viennent nous accueillir. Pour nous Bernard, il aura suffi de 5 minutes pour les apprivoiser. Ou, en analysant bien, c'est peut-être elles qui ont mis 5 minutes à nous domestiquer.


À 20h, en compagnie de nos bruyants passagers, nous laissons Blight Reef sur le nord et nous pénétrons pour de bon dans le détroit de Torrès. La sonde affiche 25 mètres sous la coque.

Toute la nuit, nous restons aux aguets Serge et moi, l'attention de deux n'étant pas de trop pour naviguer dans l'étroit passage, entre les balises lumineuses qui signalent les reefs.


À l'aube, quatre de nos compagnons plumés sont toujours à bord. On peut les observer plus en détail à la lumière, avec leur étonnante peinture de guerre blanche qui coupe le haut de leur crâne, barré de fins yeux persans. Nos corneilles à tête blanche ont des allures de farouches guerrières.


À l'horizon devant nous, on aperçoit les voiles d'un autre navire. Ce sont nos amis Rene et Paulien et leur splendide monocoque 47 pieds The Bounty, partis 2 heures avant nous de Port Moresby il y a 2 jours. Quelle agréable surprise que de naviguer avec eux au cœur de ce monument des mers !

La route place le vent au travers, l'allure préférée de Free Bird. Progressivement, elle grignote l'écart qui la sépare du Bounty, puis finit par l'avaler au passage d'un îlot, laissant la flotte néerlandaise à bâbord. Elle est simplement plus rapide dans ces conditions; la route est encore longue, The Bounty prendra peut-etre sa revanche plus tard.

On salue nos amis au passage, à seulement 100 mètres de nous dans cette situation insolite. Puis on continue au milieu des eaux turquoises et des petits amas de sable blanc du Nord australien. Le vent est bon et la mer plate. C'est un pur régal de jouer cette partie avec Torrès. On ne veut pas en perdre une miette.


À 17h, on abat au vent pour recaper plein ouest et passer entre Twins Islets et East Islet. Le cap York se dessine face à nous et nous appelle pour un dernier défi. On contourne sans trop de difficulté Wednesday Island et sa côte vierge pour pénétrer dans la passe du Prince of Wales. Les eaux de l'océan Indien et du Pacifique de rencontrent dans le mile qui sépare Hammond Island du long et profilé West Reef. La convergence des mers entraîne des courants colossaux dans un sens ou dans l'autre, en fonction des marées. Pour corser le tout, Hammond Rock se dresse au milieu de la passe, stoïque, insensible aux remous rebelles qui tirent dans tous les sens autour de lui.


Bien entendu, nous arrivons au pire moment: les prévisions annoncent 4 nœuds de courant contre nous. Mais nous touchons une solide brise, qui nous permet d'approcher à 8 nœuds en surface. On tente le coup !

Serge me laisse la barre dans ce moment magique. Les remous secouent la proue de Free Bird et la malmènent, si bien qu'il est difficile de tenir un cap. Je me cramponne à la roue et tente d'abattre autant que possible pour placer Hammond Rock à bâbord: la statue de roche agit comme un aimant et semble nous attirer irrésistiblement, alors que le courant contraire forcit. Doublé du vent qui tombe, nous avançons péniblement à 2,5 nœuds sur le fond seulement. Mon cœur bat à 200 battements minute, accompagnant les remarquables efforts de Free Bird.

On sent que notre navire gagne vaillamment le combat et s'arrache de l'emprise du rocher. Je repasse la main à Serge à 100 mètres de celui-ci pour le moment symbolique et le coup de grâce.

18h30. On laisse Hammond Rock à bâbord, d'une force tranquille mais certaine. On abandonne le monde du Pacifique pour celui de l'Indien. L'explosion de joie est indescriptible, et les sentiments mêlés d'excitation et de douce nostalgie ne peuvent être compris qu'en étant vécus.

Le couché de soleil vient couronner l'extase. Devant nous, le ciel de la Mer d'Arafura se dore. Derrière nous, celui de la Mer de Corail se teinte de mauve et de rose.


En débouchant les bières pour fêter ce passage, on regarde The Bounty fièrement contourner Hammond Rock à son tour dans le crépuscule. On se félicite chaudement par radio et nous sommes d'autant plus heureux de partager ce moment spécial avec eux.




Vendredi 5 juillet 2019

Dans ce début de Mer d'Arafura, The Bounty s'est refait la cerise dans le lit du vent. Le génois en tangon -au bout d'un poteau, déployée sur l'amure opposée à la grand-voile; ils ont disparu Ouest-Nord-Ouest, tandis que nous tentons notre chance plus au Nord en capant Nord-Nord-Ouest. Nous installons et déployons le grand gennaker pour tirer profit de la faible brise: 110 mètres carrés de toile tirés du bout-dehors à la poupe forment une imposante voûte le long de la coque bâbord, et nous permettent d'avancer de 4 à 5 nœuds dans le vent apparent de 6 à 8 nœuds. Avec le solent, nous étions tombés à 2,5 nœuds.



À peine la nuit tombée, nous nous rendons compte que nous sommes loin d'être seuls. Par delà l'horizon, des lueurs sans source montent au ciel: elles nous indiquent la présence de la flotte de pêche industrielle indonésienne. On compte jusqu'à 11 géants simultanément face à nous, occupés à vider les eaux très peu profondes de l'Arafura -seulement 50 mètres sous notre coque ! Ils nous forcent à virer de bord.


Pendant mon quart, alors que l'horizon tribord est toujours illuminé par les bateaux usines, une lumière rouge clignotante apparaît devant moi à bâbord. 5 minutes plus tard, sa jumelle se montre à tribord. Je mets quelques minutes de plus à réaliser ce qu'il se passe: un gigantesque filet dérivant nous barre la route sur plusieurs miles.

En urgence, je tourne la roue à fond pour nous exfiltrer par le sud, remontant à toute allure au prêt serré. Free Bird arrête soudain de m'écouter. Elle repivote lentement vers les lumières rouges. Mes coups de barre n'ont plus aucun effet et je réalise que nous sommes à l'arrêt. Le filet nous a attrapés en pleine fuite, emprisonnant le gouvernail tribord de Free Bird.

Je jure et je m'invective pour avoir tergiversé 5 minutes dans la mauvaise direction le temps de comprendre la situation. On se démène avec Serge pour se défaire de l'étreinte de notre ravisseur. On parvient à changer de panne et à se libérer en fuyant dans l'autre sens, mais il nous reprend, par bâbord cette fois. Un coup d'hélice réussi certainement à le déchiqueter, nous délivrant cette fois du bon côté et nous déguerpissons sans demander notre reste. Par miracle, il n'y a apparemment pas de dégâts. On a compris la leçon; tant pis pour la route rallongée, on repart Sud-Ouest vers les eaux australiennes de l'Arafura.


Un immense sentiment d'écœurement me prend. Je peux maintenant mettre une image sur la surpêche qui détruit nos écosystèmes marins et leur biodiversité, dont on entend souvent parler sans vraiment réaliser. J'ai vu de mes propres yeux ce qu'ils se passent. Les abattoirs flottants raflent tout dans leurs immenses trainières. Pour être sûr que rien ne s'échappe, les filets auto-dérivant barrent la mer sur plusieurs miles, raclant le fond et détruisant tout sur leur passage. Si même nous n'avons pas pu déjouer les pièges, les poissons de toute taille n'ont aucune chance. En y pensant, je n'ai pour la première fois depuis longtemps pas vu de poisson volant depuis un jour et demi. Nous naviguons sur une mer qui se meure.


Attardez-vous sur une carte de l'Indonésie. Il est légitime de se demander ce que la Papouasie Occidentale, peuplée de mélanésiens à la culture si différente, vient faire dans cette histoire. Nul doute que l'or turquoise que représente l'Arafura et ses 50 mètres de fond est une pièce maîtresse de la réponse. Peut-être obtiendront-ils l'indépendance tant demandée une fois celle-ci complètement vidée.


"C'est quand vous aurez abattu le dernier arbre, pollué la dernière rivière et pêché le dernier poisson, que vous comprendrez que l'argent ne se mange pas." nous disait le chef sioux Sitting Bull.


Dimanche 7 juillet 2019

Nous progressons désormais dans les eaux australiennes de l'Arafura, où la flotte meurtrière ne peut pas pénétrer.

Nos compagnons marins se donnent depuis hier du mal pour me mettre du baume au cœur. Les poissons volants sont de retour, ainsi que quelques longs poissons que l'ont voir bondir étonnamment haut hors de l'eau. Ce n'est que le début de la représentation.


Hier en fin de matinée, une énorme tortue nous regarde passer de leur éternel air indifférent. Flottant immobile à 10 mètres du bateau, elle fait pivoter sa tête pour nous suivre du regard et nous observe nous éloigner sans bouger. À en juger par sa taille, je prends le pari que la sage est centenaire.


À 14h30, nous sommes rejoints par un banc de petits dauphins qui vient glisser dans les vagues de Free Bird, nous rappelant au doux souvenir de Vanua Lava. Comme ils restent plusieurs minutes avec nous, ils me laissent le temps d'attraper mon appareil photo pour vous prouver que je ne suis pas en plein délire. Merci les copains, c'est dans la boîte !


Le clou du spectacle est donné ce matin. À 50 mètres du bateau, on croit d'abord assister à une féroce chasse menée par plusieurs requins. Des nageoires dorsales taillent la surface. Ça fonce dans un sens, ça vire soudain dans l'autre accompagné d'une grande gerbe d'eau. Puis la poursuite se dirige vers nous, et nous découvrons bouche bées que nous avons en fait à faire à deux grandes raies manta lancées dans une course folle. Les envergures de 3 mètres complétées de la célèbre queue longent en un éclair notre coque bâbord. Leurs plates et pointues nageoires sont dressées à la surface en gouvernail, imitant à s'y méprendre les ailerons des seigneurs des océans. Les reines des mers nous ont trompés avant de faire de nous leurs privilégiés.


Oui, un trésor turquoise, c'est bien ce que l'Arafura est. Et tout ça n'est que la partie immergée, imaginez seulement sous les eaux.

Quel contraste avec le cimetière indonésien. J'aimerais tous les prévenir, j'aimerais leur dire de ne pas aller au Nord. Eux ne savent pas le massacre qui se passe à quelques dizaines de miles seulement.

Eux aussi se retrouveront piégés s'ils y vont. Les filets ne font le tri qu'une fois qu'ils ont tué.


Lundi 8 juillet 2019

On a ce matin viré plein nord, pour entamer le dernier bord de cette traverser. À 7 noeuds, on file droit sur notre objectif, Kai.

Est-ce que Paulien et Rene nous y attendent déjà ? Vu les péripéties et détours forcés depuis qu'on les a vus s'éloigner, c'est très probable et on les imagine déjà gentiment nous chambrer.


On quitte la Mer d'Arafura et on remonte les eaux plus profondess de la Mer Banda. D'emblée, celle-ci veut nous prouver qu'elle n'a rien à envier à sa voisine. Elle nous envoie un escadron de ses plus fiers représentants: cette fois, on se retrouve à naviguer au milieu d'un véritable troupeau de dauphins. 20, 30, 50 peut-être. Ceux-là son beaucoup plus gros et d'un gris plus foncé que leurs cousins du sud. Longs d'environ 2 mètres et dotés d'un buste costaud, ils nous gratifient pourtant d'impressionnants sauts entièrement hors de l'eau, conclus d'un plongeon piqué gracieusement effectué. Un élégant et incongru balai de colosses.

Je m'installe à la proue de Free Bird et tente ridiculement de siffler pour imiter leur langage et les rameuter. Après 30 secondes, en voilà qui rappliquent et me suivent le long de la coque où je suis installé, surfant une fois encore avec Free Bird.

Allez, arrête, jeune fou. Ils seraient venus quand même, tu le sais. À moins que...



Serge m'a appris depuis 2 mois à lire le ciel et les nuits ont maintenant un tout autre éclat. En s'approchant de l'équateur, nous observons maintenant presque l'entièreté du ciel du Nord en plus de celui du Sud. Seul le Grand Nord, avec la Petite Ours et son Étoile Polaire, manque à l'appel. Comme chaque soir, Jupiter est le premier astre à briller. La plus grande planète du système solaire est presque éblouissante.


Dans le ciel du sud, très vite, Alpha et Bêta du Centaure nous indiquent la Croix du Sud et la Fausse Croix, se détachant au sein de la Voie Lactée. Elles-même aiguillent vers le Pôle Sud de leurs branches intérieures, si bien que le compas devient obsolète. La Fausse Croix est prise dans la Carenne de L'Argonaute, qui s'apprête déjà à sombrer vers l'ouest dans la Mer de Banda avec sa brillante Canopus. Vers l'est, le Centaure vient de terrasser le Loup qui se retrouve lamentablement les 4 fers en l'air, juste au dessus de l'Autel et du Triangle Australe. S'il en est une, la constellation la plus remarquable du ciel se trouve là: le splendide Scorpion occupe tout le ciel Sud-Est en se levant. Sa queue en point d'interrogation inversé se prolonge vers son étoile la plus brillante, l'orangée Antarès, tandis que ses pinces pointent vers la balance.

Dans le ciel du Nord, le fameux Chariot de la Grande Ours se tient juste au dessus de l'horizon, immense. L'arc de cercle de sa poignée mène vers la très jaune Arcturus du Bouvier -une de mes préférées; puis la blanchâtre Spica de la Vierge. Côté ouest, le Lion habituellement allongé fait à cette heure le poirier, en équilibre sur sa patte avant Regulus, juste au dessus des jumeaux Castor et Pollux qui vont se coucher. En revenant vers l'orient, on trouve Hercule la Couronne Boréale sous le bras, occupé à combattre le Serpent porté par Ophicus, sans se rendre compte que le Dragon ouvre perfidement sa gueule sur son pied. Sous Razalag -que je cite seulement pour la poésie de son nom, elle n'est pas si brillante; tête d'Ophicus, mon étoile favorite est déjà levée: l'éclatante Véga scintille d'une lumière verdâtre au milieu de la Lyre.

Le corbeau se trouve lui au dessus du mât, au zénith, regardant vers l'Hydre d'Alpheca qui délimite les ciels Sud et Nord à l'ouest.

En amorçant sa descente vers l'ouest, le Corbeau entraîne dans sa ronde toute la voûte céleste et permet à ses compagnons ailés de se lever à l'est. Dans le Nord, l'immense Cygne s'envole, son long cou opposé à sa brillante queue Deneb. À ses côtés, l'Aigle pique à toute vitesse, les ailes en arrière tel un avion de chasse. Son également remarquable queue Al Taïr trouve son symétrique presque exact dans le Sud: Al Naïr, pointe de l'aile de la Grue. Celle-ci a été figée de profil, en plein battement d'aile, non loin de la blanche Peacock, tête du Paon. Lui fait comme à son habitude fièrement la roue. Pégase le cheval ailé se mêle lui aussi au vol: il montre déjà son encolure, légèrement dans le Nord, ses pattes avant lancées dans une folle ruade.


3h, fin de mon quart. Dans le ciel boréal, c'est maintenant Andromède, crin arrière de Pégase, ainsi que les amoureux Céphée et Cassiopée, de son W caractéristique, qui se réveillent par l'est. Le Grand Y du Sud est lui apparu côté austral. Il se compose de quatre étoiles éclatantes, issues de constellations qui le sont moins: Formalhaut du Poisson Austral, Diphda de la Baleine, Ankaa du Phoenix et Achenar du long fleuve Eridan, qui courre vers l'est.

Bien entendu, les constellations observées précédemment se trouvent maintenant plus vers l'ouest, parfois maintenant tête en bas, donnant à ce ciel un aspect totalement différent.


Après ces paragraphes, je vous vois penser qu'on m'a définitivement perdu. Pourtant, je crois plutôt m'être définitivement trouvé.

Sortez des villes qui nous aveuglent et regardez vers le ciel. Vous y découvrirez tout un spectacle oublié qui nous y attend, fascinant, à la fois semblable et différent chaque nuit.


À l'aube, nous apercevons l'île Kai. Nous arrivons en Indonésie, au cœur des Moluques. Des noms qui m'ont fait rêver et vibrer depuis si longtemps.

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