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Des cols brumeux à la mer bleue du Vietnam - De l'empathie à la peur

Nous rentrons au Vietnam, notre 5ème pays à 2, par le Delta du Mékong. Très vite, les couleurs jaunies du Cambodge laissent place à un vert éclatant. Nous sommes emportés dans un tourbillon de klaxons et de scooters, par la folle vie des villes qui se suivent sur les berges du vieux fleuve. L’abondance de l’eau a fait du delta la région la plus peuplée du Vietnam ; il est le jardin du pays, produisant -à grand jets de pesticides- une grande partie des besoins en nourriture.



Néanmoins, la Culture de l’eau est ici en grand recul. Avec le développement des infrastructures routières, l’occidentalisation progressive des modes de vie, beaucoup de canaux se voient désertés et les glorieux marchés flottants d’antan ne sont plus qu’une pâle représentation touristique. Globalement, l’état du serpent à 100 têtes fait peine à voir. Son niveau est au plus bas, tandis que sa pollution est choquante.

Altair et Bleuette se montrent alors essentiels pour découvrir la région profonde et rencontrer ses résidents. Sur les îles du Mékong de Tra Vinh et Ben Trê, nous nous perdons sur de minuscules sentiers au cœur des milliers de cocotiers, des rizières et des arbres fruitiers en tout genre. Nous prenons un plaisir simple à rouler sur ces chemins, slalomer entre les troncs, baisser le corps pour éviter une branche et découvrir au détour d’un arbre les petites rangées de maisons habitant la campagne. Il ne faut pas s’y méprendre cependant, nous ne verrons pas d’arbres libres, pas de nature ici ; seulement de la culture. Nous apprenons également à recevoir la spontanée amitié vietnamienne, d’une simple noix de coco offerte à une folle soirée karaoké à l’alcool de riz affluant.



L’entrée dans l’immense Ho Chi Minh Ville nous prend une journée entière. L’ancienne Saigon concentre dans un fouillis magistral 10 millions d’habitants, chevauchant inlassablement des millions de scooters auxquels se mêlent quelques vieux vélos traditionnels au chargement débordant. Le dédale des rues est cadré par d’étroits bâtiments étonnamment agencés en longueur, à l’architecture extravagante ne répondant à aucune autre règle. De grands arbres s’élèvent et défoncent les ridicules carrés qui leurs sont octroyés sur les trottoirs, ajoutant la touche finale à l’ambiance désordonnée et grouillante. La rigueur des quelques vieux bâtiments coloniaux isolés vient rompre avec le désordre. Avec leurs habits jaune pâle et leurs splendides moulures, la plupart sont soigneusement entretenus en tant que patrimoine historique. Les cours des pagodes bouddhistes et taoïstes offrent elles un peu de calme salvateur, dans cette ville à l’énergie débordante.

À Saigon se terminent pour nous les plats pays. Nous sommes prêts à partir à l’assaut des montagnes vietnamiennes.



Plus de 1 000 km que nous n’avons pas vu de forêt naturelle et que nous parcourons un plat parfait. La jungle de Cat Tien vient rompre avec cette monotonie. Nous accueillons avec bonheur sa végétation dense et désordonnée, vivante et envoutante. À plusieurs reprises, nous sommes survolés et salués par des groupes de toucans royaux, aisément reconnaissables par la splendide corne qu’ils arborent au-dessus de leur bec jaune. Nous sommes heureux de retrouver ces vieux amis que nous n’avions plus vus depuis les jungles malaisiennes. La nature ne trompe pas.


Le relief se forme peu à peu tandis que nous approchons le pied des hauts plateaux ; nous renouons avec l’effort propre à la grimpe. Nous enclenchons avec entrain notre petit plateau de 22 dents en nous lançant dans la longue montée. La pente est ardue, certains pourcentages ridiculement élevés. Ils nous guident progressivement au milieu d’une jungle de plus en plus belle, où les vieux sages solidement enracinés nous observent de part et d’autre de la route. Nous parvenons sur la crête, 1 200m au-dessus des océans, juste avant le crépuscule. Une cabane abandonnée au milieu des arbres sera notre abri de luxe pour la nuit. Nous assistons depuis notre loge, à un concert inattendu et fantastique : autour de nous, le chant distinctif et mélodieux des gibbons résonne. Émerveillés et intimidés, nous nous endormons au rythme de la douce musique des imposants primates qui nous entourent.



Sur les hauts plateaux, la jungle s’efface pour laisser place à la culture du café. C’est la saison des fleurs et les fleurs blanches de café recouvrent les collines d’un élégant duvet, tandis que leur délicat parfum embaume toute la région d’une puissante senteur -proche de celle du jasmin. Le Vietnam est le deuxième exportateur mondial, produisant sur ses hauteurs des grains robusta ainsi que quelques grains arabica. L’excellent café traditionnel, servi glacé, corsé et avec un peu de lait concentré, se déguste partout au milieu des champs, dans les hamacs des guinguettes de bord de route. Les nuages se noircissent et s’épaississent lorsque nous plongeons dans une profonde cuvette vers le lit de la rivière Da Dang. C’est là que nous dépassons la barre des 6 000km à deux ! Nous célébrons cet anniversaire en recevant dans la remontée nos premières gouttes de pluie depuis le Nord de la Malaisie : une éternité ! La sécheresse est derrière nous.


Le café avait été introduit par les français au XIXème siècle. Ils ont également apporté dans leur valise le pin de notre pays, massivement implanté aux alentours de leur station de récréation favorite : Da Lat, perché sur son plateau à 1 600m. Dans l’ascension finale l’atmosphère plus fraiche et l’odeur familière des résineux agit sur nous comme la madeleine sur Proust. Une petite France a ici été créée par les colons. D’un point de vue cycliste, ces pentes douces sont tout à fait agréables ; mais ces forêts non-natives ne sont qu’apparence. Nous avons ici coupé la musique des collines ; nous avons fait taire le chant des gibbons. Malgré le fort vent de face, je me laisse enivrer par l’euphorie de l’effort et fini l’ascension en sprint façon Tour de France. Altair s’envole, le maillot blanc à poids rouge m’est promis. Violette arrive vaillamment en haut du col peu après et se classe à une belle 2ème place de l’étape. Nous nous congratulons et soufflons ; nous sommes fiers de ces 5 beaux jours d’efforts sur les difficiles pentes des hauts plateaux du centre.



Deux semaines de repos forcées. Mes entrailles se sont regénérées et mes forces peu à peu revenues. Des fourmis dans les jambes, nous remontons finalement en selle pour piquer vers la Mer de Chine Méridionale - et du Vietnam, donc.

La côte vietnamienne nous mène entre mer et montagne le long de routes dramatiques. Au Nord de Ninh Hoa, les monts rocailleux de la chaine Truong Son viennent se jeter dans la Mer de Chine méridionale, pour former au-dessus des eaux turquoises les cols jumeaux de Co Ma et Ca. La route se tord sur les pentes de la montagne et salue la mer. Au sommet de côtes abruptes apparaissent inlassablement des plages splendides, nichées dans des baies encadrées de collines vertes et de hautes falaises, vallonnées de dunes ou parsemées d’énormes boules de roches.


Au-dessus du cap de Da Dia se dessine la montagneuse péninsule de Xuan Thinh. Isolée et authentique, celle-ci vit tranquillement au rythme des villages de pêcheurs qui bordent ses 2 côtes. Elle abrite un des joyaux de la région : la double plage de Bai Om, deux baies aux eaux limpides, entourées de falaises et bordées de cocotiers. Nous avons le bonheur d’y bivouaquer. Le lieu est aujourd’hui encore un paradis préservé et secret qui se mérite. Il faut pour y parvenir sillonner les petits sentiers cabossés de l’appendice jusque son bout, puis passer le col vertical avant que le chemin ne plonge vers la baie. Là se trouve une bourgade de pêcheurs dans son jus, ainsi coupée du reste du monde. Le matin, nous déjeunons au marché du hameau des Ban Xeo pour 4 centimes d’euro l’unité -petites crêpes locales de farine de riz aux crevettes ; accompagnées d’un jus de fruits frais. Cette crique solitaire, son sable blanc et ses Ban Xeo, ont une délicieuse saveur de bout du monde.

Pour combien de temps encore ? La construction d’un hôtel de luxe vient de commencer sur les bords de la plage. Le projet faramineux s’apprête à tout engloutir, les paysages, le petit village et le charme d’un lieu d’exception. Les deux mondes antagonistes ne peuvent cohabiter, nous savons se qu'ils se passent mais les pêcheurs souriants n'en ont aucune idée; la nausée nous prend. Ce bout de côte est à la croisée des chemins, aujourd’hui sauvage et authentique, demain prêt à se faire balayer par le tourisme de masse comme Nha Trang il y a 15 ans. Les pelleteuses et immeubles qui montent et commencent à ombrager les eaux un peu partout autour de la charmante Quy Nhon en sont la preuve ; nous sommes venus tant qu’il était encore temps !



Pour l'heure, la vie des villages de pêcheurs anime notre vagabondage sur la côte vietnamienne. Partout, les couleurs des embarcations dans les baies bleues transforment les paysages en aquarelles. Parmi tous les navires et rafiots, les coracles sont les plus surprenants. Ces frêles coques en forme de demi-sphère, traditionnellement tressées mais aujourd’hui largement réalisée en résine, envahissent parfois les rives et recouvrent le sable des petits hameaux. Leur rotondité permet certainement une meilleure stabilité dans la mer agitée -du moins, voilà l’avantage que nous leur supposons.

L’activité de pêche intensive de ces villages entraîne malheureusement parfois une pollution majeure. Les filets, bouts de caisse en polystyrène et autres plastiques en tout genre jonchent les rives de quelques villages ; nous avons parfois été dévastés de voir de si beaux paysages ainsi ruinés. Le problème est profond, le concept même du déchet étant inexistant dans les esprits. Il est légitime de se demander comment ces emballages et déchets peuvent être introduits dans ces villages reculés, sans que l’information nécessaire et les systèmes de collecte inhérents ne soit mis en place. Les responsables de cette pollution se trouvent peut-être plus haut dans la chaîne.



Hoi An est une rescapée. Elle est une exception : ayant miraculeusement échappé aux bombardements durant les guerres du Vietnam, elle constitue un témoignage resplendissant de ce que fut ce prospère port marchand. Dans le centre-ville, véritable musée à ciel ouvert, on admire les centaines de bâtiment traditionnels, tous couverts d’un chaleureux jaune pâle que les couleurs des bougainvilliers et des lanternes ravivent. Les canaux sont peuplés de longues pirogues en bois, les rues d’arbres habillés de blanc et de vieux temples qui mêlent les différentes influences spirituelles – taoïsme, confucianisme et bouddhisme.


Deo Hai Van -le Col de l’Océan de Nuages- se dresse sur la route menant à Hue. Ici, la chaîne montagneuse Truong Son s’avance jusqu’à la mer pour former la plus haute des barrières naturelles du pays. Il faut que Bleuette et Altair s’élèvent 500 mètres au-dessus de la mer bleue, par la sinueuse route à flanc de montagne, pour atteindre la mer blanche des nuages. Le col est une frontière météorologique entre le sud, tropical et chaud, et le nord au climat subtropical pluvieux et plus frais. Aujourd’hui encore, des nuages se pressent vers le col et s’enroulent sur sa selle : nous quittons l’ensoleillée soirée sudiste pour plonger dans la descente à travers un épais brouillard. Jusqu’en bas, nous n’y voyons pas à plus de 20 mètres. Depuis des siècles, le col a marqué l’histoire du Vietnam. Il a d’abord formé la frontière géologique entre les empires Champa au sud et Dai Viet au Nord. Durant la 2nde guerre du Vietnam, il fut le lieu de nombreuses embuscades menés par les Viet Cong pour libérer Hue. De nos jours, il marque la frontière culturelle et d’accent entre le sud et le nord. Nous ne le savons pas encore en le franchissant, mais le col constituera pour nous une autre frontière. Celle entre le sourire et la peur. Entre l’empathie et le rejet. Dans une vague de panique, l’humanité du peuple vietnamien s’apprête à laisser place à une crasse xénophobie.




Nous atteignons l’ancienne capitale de la dynastie Nguyen en descendant le cours de la poétiquement nommée Rivière des Parfums, sur les berges de laquelle se trouvent les splendides et démesurés tombeaux des empereurs. Au cœur de la ville, la cité impériale d’Hue a durement été touchée par les bombardements français et américains durant les deux Guerres du Vietnam. Les ruines qui demeurent laissent entrevoir sa magnificence passée et l’extrême finesse de son architecture : les toitures à étages, les détails et finitions méticuleux, les dragons et phœnix ornant les bâtiments, forgent le caractère du lieu.


Mais nous ne sommes ici plus les bienvenus. En Europe, la crise du COVID-19 vient d’éclater et nous lisons dans les regards qui se portent sur nous un mélange de terreur et de rejet. Les conducteurs des scooters qui croisent nos vélos retiennent désormais leur respiration en se pinçant le nez ; des doigts nous pointent en avertissant « CORONA !! » lorsqu’Altair et Bleuette pointent le bout de leur guidon ; nous sommes repoussés des bouis-bouis et autres lieux par de grands cris et gesticulations -quelques-uns, moins directs, se contentent de se reculer et ignorer nos demandes ; nous disparaissons. Très vite, nous nous résignons. Après avoir tenté quelques vaines protestations, nous baissons la tête et faisons demi-tour sans un mot en nous faisant chasser. En un claquement de doigt, nous sommes devenus des pestiférés. Une énorme claque, humiliante et avilissante, nous enseigne le goût amer de la discrimination.

Par chance, nos vélos et notre matériel de bivouac nous procurent une entière indépendance. Il est temps de s’échapper, aussi vite que possible. Le Voyage se voit amputé d’une composante majeure, le partage et l’échange humain.



Le lourd regard de la société sur nous est dégradant. Il est blessant. Nous ne le supporterons pas 24 heures de plus. Prématurément, nous faisons le plein de nourriture et fuyons. Les sacoches pleines à craquer, Bleuette et Altair hissent lentement leurs sévères embonpoints vers les montagnes de la frontière laotienne. Le monde se barricade et s’isole. Mais question isolement, nous avons désormais quelques arguments à faire valoir. Loin des villes et de la folie des hommes, nous savons que la jungle est un refuge qui rendra dignité et sourire aux parias.


Sur les dalles de béton caractéristiques de la « Route Ho Chi Minh Ouest », nous nous engageons dans la brume pour 4 jours d’émerveillement exténuant. Il est d’ailleurs difficile d’imaginer ces paysages dénudés de leur voile de coton, tant cet habit mystique semble appartenir à l’identité de la montagne. Les montées harassantes se succèdent, au détour des lacets, entrecoupées de jouissives descentes qui usent nos freins. Lorsque nous passons le plus haut col, au-dessus de 800 mètres, le brouillard nous avale durablement. Nous apercevons parfois brièvement les vues qui se refusent à nous, nous les imaginons, les fantasmons. Tout doucement, nous nous élevons aveuglement en chérissant notre petit plateau et nos grands pignons. 5 km/h, 4 km/h… un coup de pédale après l’autre, les mètres se gagnent. Une pensée m’effleure, dans cet effort difficile et absurde : est-ce vraiment celle-là, la route vers la France ? N’a-t-on pas manqué l’embranchement avec le panneau « France » ?


Et puis, après quelques heures de suée et une folle descente, la vue s’ouvre soudain. D’immenses cônes de verdure et de calcaire percent la brume de toutes parts, tandis que la route s’enroule sur les géants. Phong Nha, un des plus beaux paysages karstiques au monde, nous fait face et nous subjugue. Plus qu’ailleurs, les montagnes s’érigent verticalement. La splendide jungle qui les habite se drape d’un étonnant type de lierre grimpant. Un grand sourire décroche irrésistiblement nos mâchoires ; nous oublions la fatigue, nous oublions le rejet. Nous oublions la faim. Nous regardons, nous respirons et nous profitons. Alors je sais, que nous n’avons pas loupé l’embranchement. C’est bien par ici, que passe Notre Route vers la France.



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